Le quotidien invisible d’un usager en fauteuil roulant sur la ligne 23
À La Réunion, les paysages offrent des tableaux magnifiques, entre montagnes vertigineuses et rayons de soleil perçant les nuages du matin. Pourtant, pour certains, la beauté de l’île est assombrie par des obstacles quotidiens bien loin des cartes postales. C’est l’histoire de Michel — prénom modifié pour préserver son anonymat —, un habitant de Saint-Denis qui, comme beaucoup d’autres, dépend du réseau de bus Citalis pour se déplacer. Mais Michel n’est pas un usager comme les autres : il est en fauteuil roulant.
Dans un podcast diffusé récemment, Michel y livre un témoignage sincère, à la fois pudique et poignant. Il raconte ses trajets sur la ligne 23, un parcours qui devrait être banal… mais qui vire souvent au parcours du combattant. Montées impossibles à cause d’un plancher trop haut, rampes absentes ou qui ne fonctionnent pas, chauffeurs mal informés — voire indifférents. Une fois, il a dû laisser passer trois bus d’affilée, sous la pluie, parce qu’aucun ne pouvait l’accueillir à bord. Des trajets d’1h30 pour un rendez-vous à 15 minutes de chez lui. Comment peut-on tolérer cela en 2024 ?
On aime parler d’inclusion, de vivre-ensemble… mais que vaut cette parole si les premiers concernés peinent à monter dans un bus ?
Ce que dit Michel, c’est ce que vivent trop d’autres
Le témoignage de Michel n’est pas un cas isolé. Il résonne avec ceux de nombreux Réunionnais en situation de handicap qui se heurtent chaque jour à un mur d’indifférence. Il ne s’agit pas ici de pointer du doigt un chauffeur ou une agence en particulier, mais de soulever un problème systémique.
À titre d’exemple, certains bus affichent bien le pictogramme "accessibilité" sur la carrosserie. Sauf que parfois, la rampe manuelle est bloquée, ou le chauffeur n’a pas reçu la formation adéquate pour en faire usage. Résultat ? Un trajet annulé. Une opportunité manquée d’aller à un entretien, à un rendez-vous médical, ou tout simplement au marché.
Imaginez un instant que vous planifiiez votre journée autour d’un bus qui ne s’arrête pas pour vous. Pas à cause du trafic, pas à cause d’une grève, mais simplement parce que votre fauteuil ne rentre pas. C’est un peu comme si l’on vous disait, poliment mais fermement : « Ce monde n’a pas été fait pour vous. »
Michel, comme d'autres, n'en veut pas aux individus. Il réclame juste que sa voix soit entendue, et qu’un jour, les transports en commun soient réellement « communs » — c’est-à-dire pour tout le monde.
Le transport doit être un droit, pas un privilège
Il ne faut pas se méprendre. Les conducteurs de bus sont, pour la majorité, respectueux et font de leur mieux. Certains n’hésitent pas à descendre pour aider, à ajuster un marchepied ou à prendre un moment pour écouter une plainte. Mais lorsqu’on dépend du système jour après jour, c’est la cohérence du service qui prime, pas la bonne volonté individuelle.
Dans certaines villes européennes, l’accessibilité des bus est pensée dès la conception — planchers bas systématiques, arrêts aménagés, annonces vocales pour les malvoyants. Pourquoi ce qui semble normal ailleurs devient ici un luxe réservé à une minorité ? La Réunion a tout à gagner à penser l’inclusion comme une richesse, et non comme une contrainte ultra-technique ou budgétaire.
Peut-être faut-il que plus de voix s’élèvent, que ces histoires sortent de l’ombre. Le podcast de Michel est un début. Touchant, bouleversant à certains moments, il donne surtout une leçon de courage. Car malgré tout, il continue de sortir, de prendre le bus, de vivre. Mais combien de Michel moins patients, moins forts, restent chez eux en silence ?
Nous avons tous un rôle à jouer. Par l’écoute, la solidarité, mais aussi par des actions concrètes : signaler une défaillance, interpeller les élus, soutenir les associations. L’accessibilité ne devrait jamais être vue comme un service « en plus ». C’est un droit fondamental.
À l’image de Michel, chaque voix compte. Le combat pour une mobilité réellement inclusive ne se limitera pas à de grands discours ou à des slogans sur les abribus. Ce sont des expériences concrètes, vécues, qui doivent alimenter notre volonté collective de changer les choses. Alors posons-nous la question : accepterions-nous, nous, d’attendre un bus qui ne vient jamais ? D’être regardés comme un problème logistique ? Si la réponse est non, alors agissons. Pour Michel. Pour tous les autres. Et peut-être, un jour, pour nous-mêmes.

