L’eau, ce trésor que l’on oublie trop souvent
À La Réunion, l’eau accompagne nos vies du matin au soir, discrète et dévouée, comme une amie fidèle. Elle coule du robinet, arrose nos jardins, emplit nos bassins tandis que les enfants y éclaboussent de rire. Pourtant, cette amie n’est pas inépuisable.
Il suffit d’une panne sur une canalisation, d’une sécheresse prolongée ou d’un orage brutal emportant les captages pour que tout bascule. Quand l’eau devient rare, chacun réalise à quel point elle était essentielle. C’est dans ces moments que nos habitudes, nos conforts, et parfois même nos solidarités, sont mis à l’épreuve. À Salazie, il y a quelques mois, un glissement de terrain a interrompu l’alimentation en eau pendant plusieurs jours… Et soudain, ce qui nous semblait un acquis devient une source d’inquiétude, voire de tensions.
Une habitante de Hell-Bourg me racontait : "On s’est mis à surveiller chaque goutte. Ma fille a appris plus en une semaine sur l’utilité de l’eau qu’en cinq ans d’école…" Ce retour brutal au réel nous rappelle combien notre île, pourtant baignée d’humidité, repose sur un équilibre fragile.
Mais pourquoi ce déséquilibre devient-il plus fréquent ? Le climat change. Ce n’est pas une phrase en l’air. Il se dérègle, et avec lui, ce cycle millénaire de la pluie et de la sécheresse. Aujourd’hui, les ruptures brutales s’enchaînent : trop de pluie d’un coup, ou bien pas de pluie du tout. Et nos infrastructures, parfois vieillissantes ou insuffisantes, peinent à suivre.
Redonner de la valeur à ce que l'on croit acquis
On dit souvent que ce qui est rare est précieux… Pourtant, on ouvre encore nos robinets avec cette insouciance douce que seuls les privilégiés peuvent s’offrir. Avons-nous oublié que dans certaines régions du monde, la collecte de l’eau mobilise des heures de marche chaque jour ? Même à La Réunion, certaines zones rurales savent combien chaque litre se compte.
Ce n’est pas une question de culpabilité. Il ne s’agit pas de faire peur. Mais de prendre conscience. Ce que l’on croyait “normal” ne l’est plus tout à fait. Et cela invite à poser une question essentielle : comment réapprendre à vivre avec l’eau, et non contre elle ? Comment respecter ce bien commun qui nous relie tous ?
À Mafate, l’eau est une richesse que l’on stocke, que l’on récolte, que l’on partage parfois. Là-bas, chaque goutte a un poids. Chaque erreur de manipulation se paie. Ce rapport direct à la nature nous montre une voie. Celle d’une résilience, mais aussi d’une humilité retrouvée.
Je me souviens d’un vieux marmaille de Grand Place qui me disait : "L’eau, c’est comme un zistoir que la nature te raconte. Faut juste être prêt à l’écouter." Cette parole pleine de poésie, qui ferait sourire certains technocrates, m’a profondément marqué. Finalement, est-ce que toutes nos politiques de gestion ne devraient pas commencer par ça : écouter la nature, au lieu de la contraindre ?
Et si l’on changeait notre regard aujourd’hui ?
Ce n’est pas un hasard si les anciens cultivaient le respect du “puit” ou du “chemin de ravine”. Ces lieux étaient sacrés. On évitait d’y jeter ses déchets, on les parcourait avec attention, presque en silence. Le problème aujourd’hui, c’est que nous avons oublié ces gestes simples. Mais bonne nouvelle : ils sont faciles à retrouver.
Utiliser une bassine pour laver ses légumes et réutiliser l’eau pour arroser les plantes. Récupérer l’eau de pluie. Choisir une douche plutôt qu’un bain ou encore fermer le robinet entre deux rinçages… Aucun de ces gestes ne demande un grand effort. Pourtant, mis ensemble, ils peuvent changer notre relation à cette ressource.
Et puis, pourquoi ne pas aller plus loin ? À l’école, dans les familles, dans les entreprises… Pourquoi ne pas faire de l’eau un sujet de conversation, un enjeu de fierté locale ? À La Réunion, nous avons les savoirs, les traditions et l’énergie pour devenir un modèle de gestion durable. Mais cela commence par une chose simple : changer notre regard.
Ouvrir un robinet ne devrait plus jamais être un geste banal. C’est un privilège qu’il faut défendre, un confort qu’il faut honorer. Et il n’est jamais trop tôt, ni trop tard, pour apprendre à avoir soif… de bon sens.
Nous nous souvenons de nos coupures d’eau, de ces queues devant les camions-citernes ou de ces bouteilles rachetées en vitesse au supermarché. Mais peut-on transformer ces contraintes passées en forces collectives ? En réapprenant à aimer, à écouter et à respecter l’eau, nous faisons plus que protéger une ressource naturelle : nous renouons avec une sagesse oubliée, celle qui unit l’humain et son territoire. Car au final, protéger l’eau, c’est aussi se protéger soi-même.

