Quand la maladie frappe, faut-il encore perdre des jours de salaire ?
À La Réunion, l’histoire semble se répéter. Sous les latitudes volcaniques de l’île, un souffle chaud et humide transporte bien plus que le parfum des goyaviers ou le sel des alizés : il charrie aussi, en ce moment, les piqûres silencieuses des moustiques porteurs du chikungunya. Déjà redoutée lors de l'épidémie dévastatrice de 2005-2006 – qui avait touché près d’un tiers de la population – la maladie refait timidement surface, et avec elle, une question que beaucoup n’osaient plus poser mais que l’expérience du COVID-19 a remis au goût du jour : peut-on exiger d’un malade de continuer à travailler sous peine de perdre une partie de son salaire ?
Aujourd’hui, élus locaux, syndicats et collectifs citoyens montent au créneau. Ils réclament la suppression temporaire du jour de carence pour les personnes contaminées par le chikungunya. Pour rappel, ce fameux jour de carence, c’est cette période non rémunérée au début d’un arrêt maladie. Pour un salarié modeste, cela peut représenter plus qu’une perte sèche : une incitation dangereuse à ne pas s’isoler.
Imaginez un enseignant contractuel malade, fiévreux, perclus de douleurs articulaires – symptômes courants du chikungunya – mais auquel il manquerait 80 euros sur sa prochaine fiche de paie. Va-t-il, par souci de son loyer ou de ses enfants, tenter de tenir au travail, risquant de contaminer les autres ? La question, hélas, n’est pas théorique.
Une mémoire collective encore marquée par le chikungunya
Il y a près de vingt ans, les Réunionnais découvraient, souvent brutalement, ce mot venu d’ailleurs : chikungunya, un terme d’origine makondée signifiant « l’homme courbé », à l’image de ceux qui, terrassés par les douleurs, peinaient à marcher. En 2005, l’épidémie avait fait basculer la vie de l’île, paralysant l’économie, vidant les marchés, et remplissant les hôpitaux d’une population inquiète et douloureuse.
Ce traumatisme collectif est encore vif dans les esprits. Beaucoup ont en mémoire les longues semaines d’arrêt, l’impuissance médicale, et aussi l’absence de mesures sociales adaptées. À l’époque, les jours de carence étaient encore plus rigides et bien peu comprenaient à quel point les conséquences étaient lourdes sur les populations précaires.
Cette fois-ci, les voix qui s’élèvent le font en s’appuyant sur le précédent du COVID-19. Pendant la crise sanitaire mondiale, à La Réunion comme ailleurs, l’État avait suspendu les jours de carence maladie, une décision saluée pour sa logique sanitaire : encourager les malades à rester chez eux, éviter la propagation et garantir un filet de sécurité digne. Pourquoi cette logique ne s’appliquerait-elle pas à une épidémie comme le chikungunya, qui se propage localement mais peut aussi avoir d’importantes répercussions ?
Une décision sous tension entre santé publique et justice sociale
Ce que soulève la situation actuelle, c’est une tension profonde entre la nécessité de protéger la santé publique et celle d'assurer la justice sociale. Car derrière le débat sur le jour de carence, ce ne sont pas seulement des chiffres budgétaires qui sont en jeu, mais des réalités humaines : celles des agents municipaux, des aides-soignants, des caissiers, et de tant d’autres, pour qui le moindre manque à gagner peut être une difficulté insupportable.
Prenons l’exemple d’une auxiliaire de vie à Saint-Benoît. Malade du chikungunya, elle lutte déjà contre la fièvre et l’épuisement. Y ajouter l’angoisse d’une perte de revenus revient à lui imposer un double fardeau. En refusant de lever ne serait-ce qu’un jour de carence, ne banalise-t-on pas un peu son mal, et sa charge sociale ?
En face, l’argument économique pèse. Certains observateurs estiment que lever les jours de carence risque d'encourager des arrêts dits « de complaisance » ou de peser sur les finances publiques. Pourtant, les données du COVID-19 l'ont démontré : la levée temporaire n’a pas creusé significativement les déficits, mais a bien permis de freiner la propagation du virus dans de nombreux cas.
Le bon sens et la dignité, dans ce cas, demandent peut-être un choix courageux et temporaire, adapté à une situation exceptionnelle. Car il ne s’agit pas ici de créer un précédent généralisé, mais d’utiliser les outils de protection sociale pour répondre à un risque ciblé, dans un territoire déjà éprouvé.
À La Réunion, le souvenir du chikungunya est toujours brûlant, tandis que les premières flambées de cas resurgissent. Dans ce contexte, maintenir le jour de carence revient à ajouter de la douleur au mal, et de l’angoisse à la maladie. Les voix qui réclament sa suppression n’appellent pas au laxisme, mais à une réponse humaine, ajustée et responsable. C’est un enjeu de santé publique, mais aussi de cohésion sociale. Et si l’île a su, dans le passé, faire preuve de résilience, elle mérite aujourd’hui qu’on lui tende la main… sans condition, ni sanction.

