Quand la terre ne nourrit plus ses enfants
Le vent s’est levé, puissant, brutal, emportant avec lui des mois de travail. Puis la terre, épuisée et asséchée, s’est figée sous un soleil implacable. À La Réunion, les agriculteurs n’ont plus besoin de bulletins météo pour savoir : leur monde chancelle.
Le cyclone Belal, puis la sécheresse féroce qui a suivi, ont laissé derrière eux un paysage de désolation. Des champs autrefois verdoyants sont aujourd’hui des toiles craquelées, presque lunaires. Il ne s’agit plus simplement de mauvais rendements ou de saisons capricieuses. Nous faisons face à une détresse agricole réelle, tangible, presque tragique.
Les producteurs de letchis, de canne, de maraîchage ou d’élevage ne comptent plus les pertes. Certains ont perdu jusqu’à 80 % de leurs récoltes en quelques semaines. Beaucoup craignent de ne pas s’en relever. Ces visages creusés par l'effort, que l'on croise dans les hauts ou dans les bas, portent tous la même expression aujourd’hui : celle de l’épuisement et de l’incompréhension.
Ceux qui nourrissent l’île assistent, impuissants, à l’effondrement de leur outil de vie. Et ce n’est pas le cyclone le plus violent. C’est le cyclone administratif, fait de retards, d’inerties et de promesses non tenues, qui menace de tout emporter.
Les promesses attendues comme la pluie sur le maïs
En janvier, après le passage de Belal, des aides d’urgence ont été annoncées. On a parlé de soutien exceptionnel, de mobilisations rapides, de dispositifs accélérés. Mais à l'heure où j’écris ces lignes, les agriculteurs attendent toujours. Rien, ou si peu, n’est arrivé sur leurs comptes.
On dit que l’administration prend le temps qu’il faut. Mais quand les plantations sont mortes, que les bêtes ne trouvent plus à boire, quand il faut nourrir une famille, ce temps-là devient temps perdu, blessure ouverte. Dans certains cas, ces aides sont la seule chose qui permettrait de maintenir une exploitation à flot, de payer des fournisseurs, de racheter du matériel, ou tout simplement, de continuer.
Imaginez un pêcheur dont le bateau a coulé après une tempête, et à qui l'on demanderait d’attendre six mois une aide promise pour nourrir sa famille. L’image paraît absurde, mais c’est exactement ce que vivent aujourd’hui plusieurs centaines de familles paysannes à La Réunion.
Et pourtant, l’agriculture locale n’est pas un secteur parmi d’autres. C’est un pilier de notre territoire. À travers elle, nous perpétuons une culture, un savoir-faire, un lien profond à la terre. Chaque abricot-pays cueilli, chaque mètre de canne entretenu est aussi un acte de résistance face à l'effacement de nos racines.
Une chance à ne pas laisser passer
La visite prochaine du Président de la République sur notre île, les 23 et 24 avril, est plus qu’un agenda politique : c’est une opportunité unique. Celle d’ouvrir les yeux sur l’urgence d’agir, de remettre la ruralité réunionnaise au cœur des priorités nationales. On ne sauvera pas l’agriculture de La Réunion avec des mots, mais avec des actes. Et cet acte premier, c’est tout simplement le respect d’une promesse : verser les aides prévues. Maintenant.
Ce que demandent les agriculteurs, ce ne sont pas des passe-droits. Ce sont des droits acquis, annoncés publiquement. Ce sont des engagements pris au nom de la solidarité nationale. Faut-il rappeler que ces hommes et femmes sont entrepreneurs, gardiens de notre biodiversité, parfois aussi les derniers remparts contre l’exode rural ?
Ne nous y trompons pas : l’avenir de notre modèle agricole est en jeu. Et avec lui, une partie de notre autonomie alimentaire, de notre patrimoine culinaire, mais aussi de notre humanité. Car quelle société accepte de laisser ceux qui la nourrissent sombrer dans l’indifférence ?
Il n’est pas trop tard pour réparer cette fracture. Il n’est jamais trop tard pour agir avec honneur.
Face à nos catastrophes naturelles, il faut aussi éviter les catastrophes politiques et sociales. L’agriculture réunionnaise ne demande ni compassion, ni charité. Elle demande que l’on tienne parole, que l’on fasse preuve de courage institutionnel. Le temps presse. Chaque semaine compte, chaque saison agricole est une chance qu'on ne retrouvera pas. En honorant nos engagements, nous créerons plus que du soutien : nous cultiverons la confiance, la dignité, et la résilience. Pour la terre, pour ceux qui la travaillent, et pour ceux qui en vivent.

