À La Réunion, le chikungunya revient comme une vieille blessure mal refermée

### Une île à nouveau frappée : quand le passé refait surface
C’est une onde de choc qui traverse actuellement La Réunion : le virus du chikungunya fait un retour brutal, comme un orage qui ramène avec lui la mémoire d’un ciel que l’on croyait apaisé. Entre le 17 et le 26 mars 2025, ce sont 5.832 cas confirmés qui ont été enregistrés. Rien qu’en médecine de ville, plus de 18.000 consultations ont été recensées. Ces chiffres, froids et précis, renvoient pourtant à une réalité inflammable et urgente : celle d'une île qui vacille.
On se rappelle forcément de 2005-2006. Le mot "chikungunya" était alors sur toutes les lèvres, dans toutes les conversations du marché de Saint-Paul jusqu’aux plages de Saint-Pierre. Quinze ans plus tard, les fantômes d’hier redeviennent les angoisses d’aujourd’hui. Les moustiques, ces ennemis minuscules mais redoutables, gagnent du terrain, poussés par un cocktail bien connu : chaleur, humidité et manque d’anticipation.
Mais au-delà du virus, c’est le sentiment d’abandon qui recommence à s’installer. Comme si l’histoire bégayait, douloureusement.
Des hôpitaux sous tension, une population à bout
Le système de santé est aujourd’hui en première ligne, et les murs des hôpitaux résonnent de cette lutte silencieuse. Les urgences sont saturées, les laboratoires croulent sous les demandes d’analyses et le personnel soignant, déjà éprouvé par des années de pandémie, se retrouve de nouveau au bord de l’épuisement.
Dans certaines pharmacies de Saint-Denis ou de Sainte-Marie, on cherche en vain des répulsifs, des moustiquaires, tout ce qui pourrait freiner la progression du vecteur de la maladie. Imaginez une famille dont l’enfant fait monter la fièvre après une piqûre suspecte, et qui se voit répondre en pharmacie : « Nous n’avons plus de lotions anti-moustiques, rupture de stock ». L’incompréhension devient anxiété, puis colère.
Les témoignages affluent, comme celui de Marianne, infirmière libérale à Saint-Leu : « On fait ce qu’on peut, mais on sent que ça nous échappe. Les gens arrivent tard, épuisés, douloureux, parfois déshydratés. On manque de matériel, et surtout de directives claires. » Cette ambiance étouffante rappelle, par ses manques, un incendie qu’on essaierait de contenir avec des seaux percés.
Une vigilance à réinventer et une réponse à repenser
Difficile de ne pas poser cette question : était-on préparé ? Si les autorités reconnaissaient le risque, force est de constater que la riposte n’a pas été à la hauteur de la vitesse de l’épidémie. Les campagnes de prévention, bien que diffusées çà et là, n’ont pas été assez martelées. Le nettoyage des gîtes larvaires n’a pas été assuré de manière systématique et coordonnée, et dans certains quartiers, les actions de démoustication sont arrivées trop tard.
Cette crise souligne un manque d'agilité dans la gestion sanitaire, un peu comme si on s’était endormi au volant d’un bus lancé à pleine vitesse. Sur le papier, les protocoles existent. Mais leur mise en œuvre réclame une réactivité et une coordination locale beaucoup plus soutenues. Il ne suffit pas d’activer un niveau d’alerte. Il faut activer la confiance, l’écoute, et la proximité avec la population.
À l’échelle individuelle aussi, les bons réflexes doivent revenir. Éliminer l’eau stagnante, porter des vêtements longs, équiper les logements de moustiquaires… Tout cela, nous le savons. Mais entre l’injonction et le geste, il y a souvent une forme de lassitude ou de résignation. Et c’est là que l’État comme les collectivités doivent reprendre la main, redonner du sens à l’effort collectif.
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Face à ce nouveau déferlement du chikungunya, La Réunion vit un moment charnière. Ce n’est pas seulement une crise sanitaire, c’est une épreuve humaine et logistique. Elle révèle nos fragilités, mais aussi notre capacité à réagir. Aujourd'hui, la réponse doit aller au-delà des statistiques : elle doit être incarnée, concrète, déterminée. Car derrière chaque cas confirmé se cache une histoire, un quotidien bouleversé. Il est temps d'allier compétence, solidarité et vigilance pour ne pas laisser l'île sombrer dans l’oubli ou la répétition de l'histoire. Il est temps d’agir.**

