Treize années d’attente électrique : un combat silencieux à Saint-Paul
Cela pourrait être le pitch d’un roman kafkaïen, mais c’est bel et bien une histoire bien réelle, vécue loin des vitrines parisiennes et des projecteurs médiatiques. À Saint-Paul, quelque part entre mers et montagnes de La Réunion, un homme attend. Depuis treize longues années, il espère voir s’installer chez lui un simple compteur triphasé, cet outil banal devenu dans son cas symbole d’un combat contre l’immobilisme et la lenteur administrative.
Treize ans, c’est l’âge d’un adolescent qui entre au collège. C’est plus de 4 700 jours pendant lesquels chaque appel au service client, chaque lettre recommandée, chaque prise de rendez-vous s’est soldé par du silence ou des promesses non tenues. Est-ce une erreur ? Un oubli malheureux ? Ou l’implacable indifférence d’un système perclus de lourdeurs ? La vérité est certainement un peu de tout cela. Mais elle pose surtout une question fondamentale : comment peut-on encore, en 2024, être privé d’un service aussi essentiel ?
Un besoin technique devenu affaire de survie
Le compteur triphasé, ce n’est pas un luxe. Ce n’est pas un caprice technique. Pour ceux qui en ont fait la demande – artisans, agriculteurs, particuliers avec atelier ou pompe de forage – il s’agit d’un équipement qui permet d’alimenter des machines puissantes, de stabiliser le courant, et d’éviter des pannes à répétition. C’est l’outil qui sépare un projet viable d’un rêve ajourné, un quotidien fonctionnel d’un bricolage permanent.
Dans le cas de cet habitant de Saint-Paul, le manque de triphasé a des conséquences économiques autant que psychologiques. Imaginez devoir limiter l’utilisation de vos appareils essentiels, annuler une activité commerciale faute de puissance, ou vivre dans la crainte permanente d’une surcharge. On parle ici d’un ostacle à la dignité même de vivre dans le confort de base qu’un pays moderne est censé offrir.
Et pourtant, malgré toutes les démarches entreprises, les portes sont restées closes. On s’échange les responsabilités – fournisseur d’électricité, gestionnaire de réseau, services municipaux – et pendant ce temps, la vie passe. Elle passe avec son cortège de découragement et cette sourde impression d’être invisible dans son propre pays.
De la banalité à l’absurde : un triste miroir de nos dysfonctionnements
Ce type d’histoire peut sembler anecdotique, voire marginale. Mais il n’en est rien. Car derrière chaque “petit cas” se cache un grand problème systémique. Celui d’une société où l’administration oublie parfois le sens du mot « service public ». Où les territoires ultramarins comme La Réunion doivent souvent redoubler d’efforts pour être considérés à égalité avec l’Hexagone.
Imaginez un instant : vous êtes bloqué dans une salle d’attente, avec un billet pour partir. Chaque jour, on vous dit que ce sera bientôt votre tour, mais on vous oublie toujours. Au bout de quelques mois, vous souriez avec cynisme ; au bout de quelques années, vous vous enfermez dans un désespoir silencieux. L’attente devient non seulement un frein matériel, mais un poids émotionnel.
Ce qui est fascinant, c’est que ce type de situation révèle une étrange inversion des rôles : c’est le citoyen qui doit prouver qu’il mérite son droit, alors que ce droit devrait être automatique. En treize ans, combien d’élus ont été interpellés ? Combien de directeurs régionaux ont changé de poste ? Et combien de familles doivent-elles encore souffrir d’un manque d’engagement et de suivi ?
Cette histoire, profondément humaine, doit être celle qui éveille les consciences. D’abord parce qu’elle touche à l’essentiel : notre rapport à l’égalité des services, à la considération de chaque citoyen, quel que soit son code postal. Ensuite, parce qu’elle résonne avec la volonté de bâtir un avenir plus juste et opérant.
Mais c’est aussi une invitation à ne pas rester silencieux face aux délais inacceptables, aux incompréhensions non réglées, aux droits non respectés. Car derrière chaque compteur manquant, il y a un combat individuel. Et dans chaque combat, il doit y avoir notre regard, notre volonté commune de faire mieux. Surtout ici, à La Réunion, où la solidarité n’est pas un mot vide mais un principe de vie.
Ne laissons plus de citoyen seul face à l’absurde. Parce que la promesse républicaine, ce n’est pas seulement celle de garantir l’éducation ou la santé. Elle commence aussi par une prise de courant qui fonctionne.

