Une statue pour la mémoire vivante de Mgr Gilbert Aubry
En ce dimanche d’émotion à La Trinité, à quelques pas de Saint-Denis, une silhouette en bronze s’est dressée sous les regards humides d’un public recueilli : Mgr Gilbert Aubry a désormais sa statue. Non pas comme une figure figée dans le passé, mais comme un phare planté dans la mémoire des Réunionnais. Car s’il est un nom qui rime avec foi, culture, identité et vivre-ensemble à La Réunion, c’est bien celui de cet homme à la voix douce, aux mots justes, et au regard tourné vers l’avenir.
Derrière cet hommage du 2 juin 2024 — 36 ans jour pour jour après la visite historique du pape Jean-Paul II sur notre île — on sent plus qu’un geste symbolique. C’est une page d’histoire qui se tourne avec respect, et peut-être aussi un appel silencieux à se souvenir de ce qui nous lie dans nos différences.
Mais est-ce que vous vous souvenez de sa voix chantante, à la fois empreinte d’autorité paisible et de poésie créole ? Des cantiques murmurés dans les églises pleines à craquer à Noël ? Ou encore, de ses prises de position fermes, toujours centrées sur la dignité humaine ? Ce n'est pas qu’un hommage ; c’est une invitation à la mémoire collective.
Une figure spirituelle, mais aussi culturelle
On pourrait croire que Mgr Aubry n’était "que" l’évêque de La Réunion. Mais non : il fut poète, écrivain, chanteur, bâtisseur d’harmonie dans une île traversée par ses blessures coloniales et sociales. Sa robe pourpre d’évêque n’étouffait jamais le grand cœur batant derrière : celui d’un homme qui parlait aussi bien à Dieu qu’au peuple.
Souvenez-vous de ses prises de parole lors des crises sociales — toujours empreintes de pondération, cherchant à relier au lieu de diviser. N’était-il pas l’un des rares à pouvoir prendre la parole à la fois dans une église, dans un kabar, ou lors d’un débat philosophique ? Son créole mélodieux était une arme poétique pour défendre l’identité réunionnaise, sans jamais exclure. Il ne prêchait pas la morale, il la vivait.
On dit souvent que certaines personnes "habitent" leur époque. Lui, il l’éclairait. À travers sa plume, à travers ses chansons, à travers son sourire discret, il a su faire résonner l’écho de quelque chose de plus grand que lui — l’idée d’universalité dans le particulier réunionnais.
36 ans après le pape : une autre visite, une autre stature
Le 2 mai 1989, Jean-Paul II foulait le sol réunionnais. Une visite inédite, marquante, qui avait vu des foules entières se lever à l’aube pour entrevoir la papamobile. Et à ses côtés, il y avait ce jeune évêque, Gilbert Aubry, 38 ans à peine, déjà enraciné fermement dans le cœur des gens.
Cette rencontre, pour beaucoup, fut une révélation : La Réunion, île éloignée, semblait tout à coup exister sur l’échiquier mondial. Et dans cette lumière projetée par Rome, c’est bien Mgr Aubry qui en fut le relais local, conciliateur entre traditions, institutions, et cette population multiculturelle qu’il chérissait tant.
C’est donc avec une intensité toute particulière que la statue dévoilée ce 2 juin 2024 s’érige à La Trinité. Non loin du lieu symbolique de cette messe célébrée par le pape il y a presque quatre décennies. Comme un écho dans le temps. Comme si la mémoire ne mourait jamais quand elle est partagée.
Et vous, étiez-vous déjà là en 1989 ? Avez-vous croisé ce regard bienveillant au détour d’un parvis, d'une cérémonie, ou sur les ondes d’une radio religieuse ? Peut-être avez-vous lu l’un de ses poèmes. Peut-être même, avez-vous chanté "Mizèr lo pov rényoné" sans savoir qu’il en était l’auteur.
Ce que nous retenons de ce moment, c’est bien plus qu’une statue de bronze dressée au soleil : c’est le reflet d’un homme qui a marqué son île avec amour et fidélité. Le souvenir de Mgr Gilbert Aubry, ce n’est pas une nostalgie poussiéreuse, c’est un héritage vivant, fait de paroles, de rencontres, de luttes pacifiques et de culture partagée. À travers cette œuvre sculptée, c’est toute La Réunion qui se voit invitée à se regarder dans un miroir : celui d’une identité multiple, ouverte, généreuse, mais surtout, enracinée dans l’humanité. Et vous, que faites-vous pour honorer ceux qui nous ont montré le chemin ? Peut-être que cet hommage est aussi une question posée à chacun d'entre nous.

