Une déclaration qui ravive les blessures : quand Gérald Darmanin évoque la Guyane
Il suffit parfois de dix mots pour faire ressurgir des siècles d’histoire, de douleurs, d’injustices. Quand Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, déclare vouloir construire une prison en Guyane, car c’est un endroit « où il n’y a personne autour », ce n’est pas seulement une phrase malheureuse. C’est le reflet d’un regard biaisé, ancien, colonial, porté sur les territoires d’Outre-mer. C’est une manière de dire, en substance : « là-bas, c’est loin, c’est vide, on peut y faire ce qu’on veut ».
Mais la Guyane, ce n’est pas une terre vide. Ce sont des familles, des enfants qui vont à l’école, des soignants en lutte, des peuples autochtones qui vivent en symbiose avec la forêt, des jeunes qui rêvent d’autre chose que de barreaux. Ce sont des voix, des cultures, une mémoire. En parlant ainsi, Darmanin réduit ce territoire à un espace sauvage utilisable, comme on choisissait autrefois des colonies pour installer des bagnes, des exploitations ou des dépotoirs.
À La Réunion, nous connaissons cette constante désinvolture sur les questions ultramarines. Encore et encore, l’Hexagone regarde nos îles, nos régions d’Outre-mer comme des outils logistiques, des territoires fonctionnels, mais jamais vraiment comme des foyers de citoyenneté à part entière.
Le cri d’indignation du PLR : un sursaut salutaire
Face à ces propos, le Parti Pour La Réunion (PLR) n’a pas mâché ses mots. Avec vigueur et justesse, il a dénoncé une vision « méprisante », « déshumanisante », et surtout profondément coloniale. Car ce n’est pas seulement une question d’infrastructure pénitentiaire. Ce que cette déclaration met en lumière, c’est une manière de penser les Outre-mer comme des périphéries sans voix, sans visage.
Imaginez : et si le ministre avait suggéré de construire une prison dans une campagne isolée de la Dordogne ? Aurait-il dit qu’il n’y a « personne » ? Probablement pas. Parce qu’alors, on parlerait de patrimoine, de ruralité, de respect des habitants. Mais en Guyane ? Silence. C’est un vide pratique pour les projets embarrassants. C’est là que l’indignation du PLR est fondamentale : elle tire le signal d’alarme sur cette hiérarchisation des citoyens selon qu’ils vivent dans l’Hexagone ou au-delà des océans.
Et quand le PLR parle de relents coloniaux, il ne fait pas dans le sensationnalisme. Il pointe, preuves à l’appui, une tradition de mépris systémique que subissent depuis toujours les territoires dits « ultra-marins ». On nous parle de République indivisible, mais on nous joue rarement la même partition selon que l’on soit à Paris ou à Saint-Denis, à Cayenne ou à Pointe-à-Pitre.
L’Outre-mer, territoire d’avenir ou arrière-cour de la République ?
La déclaration de Darmanin, aussi choquante soit-elle, a le mérite tragique de révéler à quel point les mentalités doivent encore évoluer. Car construire une prison en Guyane n’est pas simplement une idée technique. C’est la prolongation d’une vision où l’Outre-mer sert de variable d’ajustement, de solution de repli. Autrefois pour les bagnes, aujourd’hui pour les surpopulations carcérales.
Mais pourquoi ne pas inverser la logique ? Pourquoi ne pas investir dans l’éducation en Guyane, dans les alternatives à l’incarcération, dans le développement économique, médical, numérique ? Pourquoi ne pas faire de ces terres lointaines des laboratoires de citoyenneté moderne, plutôt que des réceptacles des échecs sociaux hexagonaux ?
Comparons. En métropole, face à une pénurie de moyens, on installe des maisons de justice de proximité, on repense la justice restaurative. En Outre-mer ? On parle de prisons. On y envoie les codes importés, sans même consulter ceux qui y vivent. C’est tout un modèle de gouvernance qu’il faut remettre sur la table.
Alors, que peut-on faire depuis La Réunion ? Se taire serait valider. Mais dénoncer, écrire, débattre, c’est déjà résister à l’invisibilisation. En prenant la parole, le PLR pose une première pierre à une mobilisation plus large. Une mobilisation qui pose la question suivante : voulons-nous encore être gouvernés comme des terres à conquérir, ou comme des citoyens à respecter ?
Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas nouveau, mais il est urgent que cela cesse. Ce n’est pas au détour d’une phrase que se joue notre dignité, c’est dans la répétition de ces phrases depuis trop longtemps. L’Outre-mer ne peut plus être le laboratoire d’une justice punitive, ni l’arrière-cour d’un État qui oublie. À nous, peuples d’îles et de terres lointaines, de nous dresser et de rappeler que chaque mot compte. Chaque citoyen compte. Et que la République, si elle est toujours indivisible, doit apprendre à nous regarder autrement — avec écoute, respect et espoir.

