La fin d’une voix silencieuse que tout le monde oubliait

Quand la voix des territoires s'efface

Ils étaient là, depuis toujours pourrait-on croire. Les Conseils économiques, sociaux et environnementaux régionaux – les CESER pour les intimes – formaient une sorte de conscience collective, un miroir incalculable de la société civile. À la Réunion, comme en Martinique ou en Corse, ces instances consultatives offraient un espace où syndicalistes, chefs d’entreprise, représentants d’associations et défenseurs de l’environnement pouvaient débattre, questionner, proposer. Bref, participer à la vie publique autrement que par les urnes.

Mais voilà qu’une nouvelle Proposition de loi sur la simplification de la vie économique, adoptée au Sénat, nous annonce un couperet silencieux : la suppression pure et simple des CESER dans les territoires régis par l’article 73 de la Constitution, soit presque tous les territoires d’outre-mer… Les élus locaux, eux, sont montés au créneau, comme dans un dernier sursaut de résistance. Ils exigent que ces institutions soient rétablies, au nom de la démocratie et du respect de la diversité des voix.

Imaginez un navire s’apprêtant à traverser une mer agitée. Le capitaine, seul à la barre, décide d’éteindre la radio et d’isoler la vigie. C’est un peu cela, supprimer les CESER : ôter aux présidents de région un outil précieux, qui permettait d’entendre les alertes, d’imaginer d’autres cap, d’éviter les récifs…
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L’enjeu démocratique derrière une apparente mesure technique

Sur le papier, la PPL simplification parle d'efficacité, de recentrage, de rationalisation des moyens. Mais au-delà des mots technocratiques, c’est tout une vision du dialogue démocratique local qui est remise en question. Qui mieux que le CESER pour faire entendre les voix des petits planteurs de canne, des entrepreneurs du numérique, des militants écologistes de la forêt de Bébour ou des étudiants sans bourse qui tentent de s’en sortir ?

À la Réunion, l’insularité impose déjà des contraintes fortes : éloignement, cherté de la vie, dépendance économique. Supprimer les CESER revient à refermer des canaux de dialogue que notre histoire nous avait appris à chérir. Et ce n’est pas un luxe dans une société marquée par des inégalités héritées, où les fractures sont multiples – sociales, territoriales, culturelles.

Certains diront que ces conseils n’ont qu’un rôle consultatif, qu’ils coûtent cher, qu’ils ralentissent les décisions. Mais depuis quand écouter les autres est-il un frein à l’action ? Depuis quand débattre devient-il une perte de temps ? Un rapport du CESER Réunion peut faire naître une réflexion sur les politiques de logement dans les Hauts ou sur l’avenir du tourisme durable à Cilaos. C’est cette capacité d’anticipation et d’alerte, parfois ignorée quand elle est absente, que plusieurs présidents de région souhaitent préserver.

Et là où certains Paris décident, bien à l’abri derrière leurs bureaux ministériels, les réalités ultramarines sont bien différentes. À vouloir uniformiser, on oublie que l’égalité ne passe pas toujours par l'identique.

Une mobilisation révélatrice d’un malaise plus profond

La fronde contre cette suppression ne vient pas de nulle part. Elle nous dit quelque chose de plus grave, de plus large : une majorité silencieuse se sent écartée, mise à l’écart de la décision publique. La démocratie représentative, bien qu’essentielle, ne suffit plus. Il faut la compléter par des formes plus ouvertes, plus participatives, plus locales. Les CESER sont justement un de ces outils. Et les élus ultramarins, en réclamant leur retour, ne défendent pas une institution poussiéreuse ; ils défendent un principe : celui d’une parole partagée.

Prenons un exemple : en 2022, le CESER de Corse avait proposé un rapport inédit sur les jeunes et la précarité. Il avait entraîné une série de propositions concrètes, certaines adoptées dans la foulée. Si cette instance avait été absente, de telles mesures auraient difficilement vu le jour. La suppression des CESER, c’est la fin de ces contributions silencieuses mais déterminantes.

Il est temps de demander : pourquoi maintenant ? Pourquoi précipiter cette suppression au nom d’une soi-disant simplification ? Simplifier peut être utile, certes, mais quand cela se fait au détriment du lien social et de la participation, on ne parle plus de progrès. On parle d’un pas en arrière.

En renforçant la parole de la société civile, les CESER réduisaient le fossé entre gouvernants et gouvernés. En les supprimant, on élargit les distances, on affaiblit la vie démocratique. C’est surtout cela que dénoncent les élus d’outre-mer : un recul déguisé sous des atours de modernité.

Restaurer les CESER, c'est refuser une démocratie amputée. Ce n’est pas une demande de plus, c’est un impératif pour que nos débats collectifs restent ouverts, vivants et représentatifs. Dans un monde où la défiance augmente, où les fractures deviennent béantes, il est urgent de préserver – voire de renforcer – les lieux de dialogue. Pour la Réunion, pour la Corse, pour toutes celles et ceux qui aspirent à être entendus. La démocratie, comme un arbre, ne pousse que si elle reste nourrie de toutes ses racines.

Yoann Rousset
Yoann Roussethttps://tipiment.re
Zoreille, Yoann est tombé amoureux de cette île intense. Passionné par le BMX et le trail, il s'en donne à cœur joie.

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